Articles

Allonger l’intervalle de vêlage des vaches hautes productrices : la démarche innovante de la Ferme Robel pour améliorer la productivité et la longévité du troupeau

29 septembre 2026
Dans les fermes laitières québécoises, les vaches sont saillies aux environs de 60 jours en lait (JEL), ce qui permet des lactations d’environ 305 jours, un tarissement de 60 jours et l’obtention d’un vêlage par vache par année. C’est une pratique qui a fait ses preuves. Pourtant, Geneviève Pouliot et Jean-Michel Blackburn, propriétaires de la Ferme Robel, au Saguenay, se sont questionnés à savoir s’il ne serait pas avantageux, de prolonger la période d’attente avant de réaliser la saillie des vaches hautes productrices. Dans le cadre du Laboratoire vivant – Lait carboneutre, Geneviève et Jean-Michel ont testé cette approche sur leur ferme dans le cadre d’une démarche d’innovation documentée dans une capsule vidéo.
Stéphanie Claveau
Stéphanie Claveau
Ferme Robel
Ferme Robel

Prolonger la période d’attente volontaire : un défi en soi! 

Il peut paraître contre-intuitif de laisser passer une belle chaleur observée aux environs de 60 JEL et attendre plutôt 90 ou 100 JEL pour inséminer une vache, au risque de perdre une occasion de reproduction. Cependant, pour Jean-Michel et Geneviève, c’est plutôt le fait de tarir une vache haute productrice qui produit encore 40 kilogrammes de lait avec de belles composantes qui soulevait des questions.  

« Ce sont les meilleures du troupeau. C’est elles qui font remonter la moyenne. Pourquoi ne pas les laisser produire plus? » Jean-Michel Blackburn, propriétaire de la Ferme Robel 

C’est de cette réflexion qu’est née l’idée du projet. En retardant l’insémination de certaines vaches hautes productrices persistantes, cela permettrait de poursuivre leur lactation au-delà de 305 jours. L’objectif était de permettre à ces vaches de produire davantage de lait au cours de leur vie, avec moins de vêlages et ainsi d’augmenter leur longévité. 

Une intuition à valider

Avant de modifier la régie de leur troupeau, Geneviève et Jean-Michel souhaitaient valider quelques points importants. Dans le cadre du Laboratoire vivant – Lait carboneutre, ils ont pu transformer cette question en véritable démarche d’innovation inspirée de la démarche scientifique afin de s’assurer que cette pratique pouvait réellement leur apporter des avantages financiers, améliorer la santé et le bien-être des animaux et contribuer à réduire le bilan carbone de la ferme.  

Une approche personnalisée pouvant être adapté à la réalité de chaque ferme

Depuis 2025, avec la construction d’une nouvelle étable, la ferme est gérée en stabulation libre avec robots de traite. Ces équipements sont très utiles pour ce projet puisqu’ils permettent de suivre la production de lait quotidienne de chaque vache. Jean-Michel et Geneviève ont en plus décidé de s’équiper d’un module supplémentaire permettant de mesurer le taux de progestérone afin de surveiller les cycles d’ovulation et le succès des saillies.

Identifier les bonnes candidates

L’analyse des courbes de lactation observées lors de la première lactation permet d’identifier les vaches avec une bonne production, une bonne persistance et de bonnes composantes, à inclure dans leur projet lors des lactations suivantes. 

Avec leur vétérinaire, Mélissa Blackburn, les propriétaires de la Ferme Robel ont donc établi les critères suivants :   

1) La vache doit être en 2e lactation ou plus, afin de disposer de données sur sa première lactation ; 

2) Au 250e jour de sa lactation précédente, sa production et sa quantité de gras produit doivent avoir été supérieures à la moyenne du troupeau ; et 

3) Au 50e jour de la lactation actuelle, sa production et la quantité de gras produit doivent être supérieures à la moyenne du troupeau (125 % de la moyenne).  

À partir de ces critères, 30 à 40 % du troupeau de la Ferme Robel était éligible à une saillie retardée à 100 JEL.  

Alors que la protéine a actuellement une plus grande importance pour la paye de lait, Jean-Michel et Geneviève songent également à considérer ce critère pour la sélection future de leurs vaches.

Note aux producteur(trice)s :

L’intérêt de cette approche est que les critères peuvent être ajustés d’une ferme à l’autre en fonction :  

– de la moyenne de production du troupeau ; 

– du nombre de vaches qu’on souhaite intégrer dans le groupe dont l’insémination est retardée ; et 

– de la période d’attente volontaire. 

Courbes de lactation d’une vache (bleu) et moyenne du troupeau (vert) : a) bonne candidate pour le projet car au-dessus de la moyenne avec une belle persistance b) candidate à éviter car chute de production suite à la saillie fécondante

Des indicateurs à suivre de près

Pour évaluer les résultats de la démarche, plusieurs indicateurs doivent être suivis : 

– la production (lait et composantes) ;  

– l’évolution de la courbe de lactation (suite à une saillie fécondante) ; 

– le taux de conception ;  

– la cote de chair (indice du bilan énergétique) ;  

– la facilité d’exécution au quotidien de la méthode ; et 

– le nombre de veaux vendus et le nombre d’animaux de remplacement nécessaire au renouvellement du troupeau.

Améliorer ses stratégies de reproduction

Ce dernier indicateur est particulièrement important. Les fermes laitières ont développé, au cours des dernières années, différentes stratégies de reproduction basées sur l’utilisation accrue de semences de boucherie et de semences sexées :  

– La semence de boucherie pour les vaches les moins performantes : lorsque certaines vaches sont moins performantes, les producteur(trice)s ne souhaitent pas nécessairement les réformer, mais ne veulent pas non plus élever leurs génisses et conserver leur génétique dans le troupeau. La semence de boucherie devient alors une bonne alternative pour augmenter la valeur des veaux produits. 

– La semence sexée pour les vaches les plus performantes : à l’inverse, les vaches hautes productrices sont celles dont on souhaite obtenir des génisses afin d’assurer le renouvellement du troupeau. 

Les vaches hautes productrices avec une bonne persistance et de bonnes composantes sont généralement celles dont les producteur(trice)s souhaitent avoir des filles pour conserver la génétique. Or, en retardant les inséminations, le nombre de vêlages diminue et par conséquent le nombre potentiel de bonnes génisses de remplacement. 

Les bénéfices associés à la prolongation des lactations et à l’augmentation de la longévité des vaches suffiraient-ils à compenser cette réduction du nombre de génisses de remplacement disponibles? 

 Les résultats obtenus au cours des prochaines années devraient aider Jean-Michel et Geneviève à répondre à cette question pour leur ferme.

Une petite génisse issue d’une mère haute-productrice qui sera élevée à la ferme Robel.

Quels effets cette pratique peut-elle avoir sur le bilan carbone de la ferme?

La diminution du nombre d’animaux de remplacement est une pratique de gestion bénéfique reconnue pour son potentiel de réduction des émissions de gaz à effet de serre : élever moins d’animaux signifie nécessairement moins d’animaux produisant du méthane et consommant des ressources. 

Selon Lactanet (2023)1, le taux théorique visé se situe entre 0,5 et 0,6 génisse par vache, mais la moyenne actuelle se situe plutôt aux environs de 0,7 génisse par vache.  

Réduire le nombre de génisses élevées représente pourtant une occasion intéressante de diminuer les coûts de remplacement, puisqu’élever une génisse coûte cher.  Plusieurs producteur(trice)s demeurent toutefois prudents. Une baisse trop importante du nombre d’animaux de remplacement peut entraîner un manque de flexibilité pour faire face à des réformes imprévues, à des problèmes de santé ou à des besoins additionnels de production. 

Comme mentionné plus tôt, le projet de la Ferme Robel pourrait indirectement contribuer à diminuer le ratio génisse/vache puisque les vaches hautes productrices (dont on souhaite garder les génisses) vêleront moins souvent. En théorie, le projet semble être une excellente stratégie sur le plan financier et environnemental pour la ferme. Il ne reste qu’à le vérifier en pratique!  

Une démarche qui fait écho à des projets de recherche universitaires

Bien que Geneviève et Jean-Michel aient développé leurs propres critères de sélection, leurs questionnements sur les bénéfices à retarder la saillie pour certaines vaches rejoignent certains travaux réalisés à l’Université Laval par les équipes scientifiques de Marc-André Sirard et Édith Charbonneau, en partenariat avec Agrinova.

Entre 2022 et 2026, dans un projet en partie financé par Novalait, les scientifiques ont étudié les effets d’un report du moment d’insémination chez les vaches présentant un déficit énergétique en début de lactation.  

« Sur la Ferme Robel, on ne regarde pas le déficit énergétique, on regarde plutôt la productivité des vaches et leur persistance. Mais ça reste super pertinent, car quand on avait fait notre étude, on a vu que nos vaches à haut déficit énergétique étaient aussi nos plus hautes productrices. Donc, la structure du projet est directement en lien avec ce qu’on avait fait. C’est aussi beaucoup plus simple pour des producteurs de regarder des courbes de lactation que d’aller vérifier les marqueurs énergétiques de la vache. » Edith Charbonneau, Directrice scientifique du Laboratoire vivant – Lait carboneutre, Professeure titulaire, Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation, Université Laval, Québec 

Du côté biologique

Pour ce faire, les scientifiques ont évalué le bilan énergétique des vaches à 60 JEL à l’aide du BHB sanguin (bêta—hydroxybutyrate), un indicateur de l’équilibre énergétique de la vache après le vêlage. Plus le niveau de BHB dans le sang est élevé, plus cela indique que la vache puise dans ses réserves de gras pour combler son manque d’énergie. 

Les scientifiques voulaient déterminer si un bilan énergétique négatif chez la mère au moment de la conception pouvait influencer le développement de la future génisse par l’entremise de mécanismes épigénétiques, soit des mécanismes qui modulent l’expression des gènes sans modifier l’ADN lui-même. 

Les résultats ont montré qu’attendre que les vaches retrouvent un bilan énergétique plus favorable avant l’insémination influence l’expression de certains gènes impliqués dans le développement de l’embryon. Cette approche pourrait d’une part contribuer à réduire les pertes embryonnaires et d’autre part favoriser le développement de génisses mieux prédisposées à exprimer leur plein potentiel une fois adultes.

Du côté économique et des cobénéfices

Au-delà des impacts biologiques observés, les chercheurs se sont également intéressés aux conséquences économiques d’une telle stratégie. À partir de données de Lactanet et de résultats issus de la littérature scientifique, ils ont évalué l’effet d’un allongement de l’intervalle entre les vêlages des vaches présentant un déficit énergétique sur la rentabilité des entreprises. Les analyses ont montré que le fait d’augmenter la période d’attente volontaire à 100 jours ou plus pour les vaches présentant un niveau de BHB élevé dans le lait a peu d’incidence sur l’intervalle moyen entre les vêlages à l’échelle du troupeau. 

Les prévisions indiquent que l’approche pourrait entraîner une diminution des revenus liés à la vente de veaux. En contrepartie, elle permettrait de réduire certains coûts associés à la reproduction, à la santé et à l’alimentation des animaux. Les chercheurs ont également observé une augmentation de la valeur du lait produit, attribuable à l’amélioration des composantes du lait. 

Dans l’ensemble, les résultats suggèrent donc que la modification de cette pratique n’entraînerait pas de perte économique significative pour l’entreprise. 

« On a toujours fait nos calculs économiques d’un point de vue théorique avec des banques de données, avec des résultats d’études scientifiques. De voir avec le projet de la Ferme Robel l’application sur une vraie ferme, le fait de retarder la saillie de leurs vaches hautes productrices, de voir comment ça va influencer leur performance de reproduction et leur performance économique. Ça va être vraiment intéressant à suivre. » Edith Charbonneau

Les génisses naissent avec un bagage génétique transmis par leur mère, mais l’expression de leurs gènes peut avoir été affectée par l’environnement, c’est ce qu’on appelle l’épigénétique.
Crédits : Geneviève Pouliot, Ferme Robel

Un projet à suivre dans le temps 

La démarche d’innovation de la Ferme Robel a débuté en janvier 2026 et est toujours en cours. Comme le souligne Édith Charbonneau, il sera particulièrement intéressant d’en mesurer les effets réels sur les performances de reproduction ainsi que sur les résultats économiques d’une ferme laitière québécoise en conditions réelles. 

Les premiers résultats seront disponibles lorsque les génisses issues de cette stratégie commenceront à vêler. Ceux-ci seront diffusés, qu’ils soient positifs ou non. 

Des effets à mesurer sur plusieurs années

Les effets sur le bilan carbone prendront davantage de temps à se manifester puisque les impacts liés à la longévité des vaches et au renouvellement du troupeau se mesurent sur plusieurs années. 

« Au niveau des bilans carbone, lorsqu’on parle d’une pratique qui touche la longévité des vaches et les animaux de remplacement, il est probable qu’on ait de la difficulté à le faire dans le cadre du Laboratoire vivant – Lait carboneutre, qui se terminera en mars 2028. C’est donc une pratique qui sera particulièrement intéressante à suivre dans le temps, même après la fin du Laboratoire vivant. » Edith Charbonneau 

Si les résultats sont concluants, il s’agira d’une pratique de gestion facilement reproductible, mais surtout, adaptable aux réalités de chaque ferme, ce qui la rend encore plus intéressante. 

Quoi qu’il en soit, ce projet représente un très bel exemple de transfert sur le terrain, en contexte de laboratoire vivant, d’un projet initialement réalisé en ferme expérimentale financé en partie par Novalait. Si les résultats s’avèrent positifs, il pourrait changer la façon de faire des fermes laitières en ce qui concerne la reproduction de leurs vaches hautes productrices. 

« Si on se rend compte que c’est vraiment rentable, puis qu’on voit que certains producteurs l’appliquent, et en tirent des bénéfices, ça sera pour nous très gratifiant. » Geneviève Pouliot, propriétaire Ferme Robel  

Autres Ressources à consulter :  

Lactanet, 2023. Que retenons-nous de l’atelier « L’histoire derrière votre inventaire de génisses »? Évolution de la production laitière québécoise 2023, 44-45.  

 Le Laboratoire vivant – Lait carboneutre

Le Laboratoire vivant – Lait carboneutre est une grande démarche d’innovation portée par les Producteurs de lait du Québec (PLQ) et financée par le programme Solutions agricoles pour le climat – Laboratoires vivants d’Agriculture et Agroalimentaire Canada. Coordonné par Novalait, il rassemble producteur(trice)s, expert(e)s et scientifiques autour d’un objectif commun : réduire l’empreinte carbone des fermes laitières.

À propos de l’auteur(e)

Stéphanie Claveau

Stéphanie Claveau

Directrice en productions animales et fourragères – Partenaire régionale (Agrinova)
Découvrir l’auteur(e)

Collaborateur(trice)s de l’article

Qu’est-ce que le

Laboratoire vivant – Lait carboneutre ?

Fruit d’une collaboration unique entre producteurs, chercheurs et experts, le Laboratoire vivant – Lait carboneutre transforme chaque ferme participante en terrain d’expérimentation. Ensemble, nous testons et partageons des solutions concrètes pour bâtir une production laitière plus durable dès aujourd’hui.

Qu’est-ce que le
<br> Laboratoire vivant – Lait carboneutre ?