L’essentiel en un coup d’œil
Le suivi de 16 fermes agricoles réparties dans six régions du Québec dans le cadre de la Cellule 3 du Laboratoire vivant – Racines d’avenir (Gestion des lisiers (entreposage et épandage) – UPA) a permis de mieux comprendre les facteurs qui influencent les émissions de méthane lors de l’entreposage du lisier. Les résultats montrent que la température du lisier joue un rôle central et que plusieurs pratiques de gestion peuvent contribuer à réduire les émissions.
Trois constats se dégagent des travaux :
- La température du lisier évolue parallèlement à celle de l’air. Le lisier se réchauffe graduellement au printemps et conserve sa chaleur plus longtemps à l’automne. Cette caractéristique est importante puisque la production de méthane dépend étroitement de la température du lisier. Les émissions demeurent généralement faibles sous 14°C, mais augmentent rapidement lorsque ce seuil est dépassé. Ainsi, même lorsque l’air se refroidit à l’automne, le lisier peut rester suffisamment chaud pour maintenir des conditions favorables à la production de méthane.
- Certaines pratiques de gestion pourraient contribuer à réduire les émissions de méthane en limitant la quantité de lisier entreposée ou la durée de son entreposage pendant les périodes les plus propices aux émissions. Parmi les options étudiées figurent l’ajustement des vidanges printanières, l’ajout d’occasions d’épandage au cours de l’année et l’utilisation d’une couverture pour réduire le réchauffement du lisier.
- Les possibilités de réduction des émissions varient d’une ferme à l’autre, selon les caractéristiques des installations, les systèmes de culture et les occasions d’épandage disponibles. Il n’existe donc pas de solution unique : chaque entreprise devra identifier les pratiques les mieux adaptées à sa situation pour limiter les émissions de méthane associées à l’entreposage du lisier.
Effet de la température sur les émissions de méthane (CH4)
Pour réduire les émissions de gaz à effet de serre associées à l’entreposage du lisier, il est important de mieux comprendre comment les conditions d’entreposage influencent la production de méthane et d’évaluer quelles pratiques de gestion pourraient contribuer à réduire ces émissions.
Un facteur qui intéresse particulièrement les équipes de recherche est la température du lisier. Celle-ci influence en effet directement les émissions de méthane puisqu’elle a un effet sur l’activité des microorganismes méthanogènes responsables de la conversion de la matière organique en méthane. Les émissions demeurent généralement très faibles lorsque la température du lisier est inférieure à 14 °C, mais augmentent lorsque ce seuil est dépassé. La période pendant laquelle la température du lisier dépasse 14 °C constitue donc un élément clé lorsqu’il s’agit d’identifier des pratiques permettant de limiter les émissions.
Des études ont démontré que la température du lisier dans la fosse évolue au fil des saisons en suivant celle de l’air, mais avec un certain décalage. Au printemps, le lisier se réchauffe plus lentement que l’air, tandis qu’à l’automne, il conserve sa chaleur plus longtemps (Rennie et al., 2020).
Le graphique ci-dessous illustre cette dynamique à partir de mesures réalisées en 2025 dans une fosse de la Montérégie. Il montre que le lisier reste chaud après le pic estival de la température de l’air et ne se refroidit que plus tard à l’automne.
Même lorsque l’air commence à se refroidir à l’automne, le lisier peut donc demeurer suffisamment chaud pour favoriser la production de méthane.

Source : Brassard, P. et al., 2026. Données mesurées par AAC.
Comment jouer sur la température du lisier durant l’entreposage pour réduire les émissions ?
Solution 1 : gérer le volume de lisier au printemps
La date et l’ampleur de la première vidange printanière (vidange partielle ou totale de la fosse) peuvent influencer la température du lisier et, par conséquent, les émissions de méthane.
Dans deux fosses suivies en Montérégie, les chercheurs ont comparé l’évolution de la température après des vidanges réalisées à la fin d’avril. Dans la fosse P1, 60 % du volume a été retiré, contre 90 % dans la fosse P5. Les mesures montrent que le lisier de la fosse P5, vidangée plus largement, s’est réchauffé plus vite au printemps, avec un écart d’environ 3 °C en mai et de 2 °C en juin.
Une vidange moins importante au printemps laisse en effet dans la fosse un plus grand volume de lisier encore froid de l’hiver. Ce volume agit comme une réserve de froid et ralentit le réchauffement printanier du lisier.
Les simulations réalisées à partir de ces données indiquent que les émissions pourraient être environ 4 % plus faibles lorsque seulement 60 % du lisier est retiré au printemps. En maintenant le lisier plus frais pendant les semaines où les températures commencent à augmenter, l’activité microbienne responsable de la production de méthane demeure plus faible, ce qui entraîne une légère diminution des émissions malgré un volume entreposé plus élevé.
Toutefois, cette stratégie doit s’accompagner d’une vidange subséquente au début de l’été, en juin. Si le volume supplémentaire de lisier est conservé dans la fosse pendant toute la saison chaude, l’avantage obtenu au printemps pourrait être annulé par une hausse des émissions plus tard durant l’été.

Source : Brassard, P. et al., 2026.
Solution 2 : ajouter des chantiers d’épandage durant l’été
Une autre stratégie ayant le potentiel de réduire les émissions de méthane consiste à augmenter la fréquence des épandages au cours de l’été. Cette pratique permet de réduire la quantité de lisier entreposée dans la fosse pendant les périodes les plus chaudes, propices à la production de méthane.
Ce potentiel est illustré à partir d’une ferme laitière du projet ayant modifié sa régie d’épandage en 2024 et 2025. En 2024, la ferme réalisait deux épandages principaux : l’un au printemps avant le semis du maïs, et l’autre à l’automne après les récoltes. En 2025, le producteur a modifié sa rotation de culture afin de créer de nouvelles fenêtres d’intervention, ce qui lui a permis de passer à quatre chantiers d’épandage. Selon les simulations, l’ajout de chantiers d’épandage durant l’été pourrait réduire les émissions totales annuelles de méthane liées au lisier d’environ 27 %, soit près de 6,5 % du bilan carbone total de cette ferme.

Source : Brassard, P. et al., 2026.
Comment un(e) producteur(trice) peut augmenter son nombre d’épandages ?
Introduire des céréales d’automne
Un(e) producteur(trice) du Laboratoire vivant – Racines d’avenir a choisi d’implanter du maïs ensilage afin de pouvoir le récolter plus tôt, épandre son fumier, puis semer du blé d’automne. L’année suivante, la récolte du blé au milieu de l’été a offert une nouvelle occasion d’épandage au cours de la saison, avant l’implantation des cultures de couverture.
Profiter des périodes entre les coupes de fourrages
Certaines entreprises peuvent également profiter des périodes entre les coupes de fourrages pour ajouter des chantiers d’épandage lorsque les conditions agronomiques et opérationnelles le permettent.
Les défis d’adoption de ces pratiques à la ferme
Pour les producteur(trice)s, revoir la gestion du lisier représente une occasion de réduire les émissions de méthane, de mieux valoriser les éléments fertilisants et de diminuer les achats d’engrais minéraux.
Toutefois, la mise en œuvre de nouvelles pratiques doit composer avec plusieurs réalités du terrain qui peuvent freiner leur adoption. Une enquête réalisée par l’UPA auprès des producteur(trice)s participant au projet a permis de mettre en lumière plusieurs contraintes importantes.
La météo représente par exemple un obstacle important, particulièrement au printemps, lorsque les sols humides compliquent les travaux. Soucieux de préserver la santé de leurs sols, plusieurs producteur(trice)s hésitent à épandre lorsque les conditions risquent de provoquer de la compaction. Dans les fermes qui ne disposent pas de fenêtres d’épandage en cours de saison, par exemple celles dominées par le maïs et le soya, les volumes non épandus au printemps doivent souvent être conservés jusqu’à l’automne, ce qui peut engendrer des émissions de méthane parfois très élevées.
Les infrastructures et la disponibilité du matériel peuvent aussi limiter les possibilités d’intervention. La capacité de la fosse peut obliger certain(e)s producteur(trice)s à la vider tôt au printemps, tandis que la disponibilité de la main d’œuvre et l’accès à l’équipement ne permettent pas toujours d’ajouter des chantiers d’épandage au moment souhaité.
L’organisation du travail constitue un autre défi. En été, les travaux aux champs, notamment la récolte des fourrages, occupent déjà une grande partie du temps des producteur(trice)s. Ajouter des épandages durant cette période peut alourdir leur charge de travail. Enfin, les changements de pratiques peuvent entraîner des coûts supplémentaires, par exemple pour rémunérer des entrepreneurs à forfait ou couvrir les frais de déplacement de la machinerie.
Et couvrir les fosses pour limiter le réchauffement du lisier ?
L’exposition au soleil peut contribuer au réchauffement du lisier pendant l’entreposage. Le suivi de plusieurs fosses a permis aux chercheurs de comparer différentes configurations, notamment une fosse située sous un bâtiment, une fosse munie d’une couverture physique et une fosse non couverte.
Fosse située sous un bâtiment
La fosse située sous un bâtiment est celle où le lisier est demeuré le plus frais. En 2025, sa température n’a pas dépassé 13 °C, soit sous le seuil à partir duquel les émissions de méthane commencent généralement à augmenter de façon importante. Les simulations suggèrent donc un potentiel intéressant de réduction des émissions. Toutefois, les fosses sous bâtiment demeurent relativement peu fréquentes dans les fermes laitières du Québec. De plus, une telle configuration doit aussi être évaluée en tenant compte d’autres enjeux, comme la qualité de l’air dans les bâtiments.

Fosse couverte
La comparaison entre une fosse couverte et une fosse non couverte montre qu’en juin et en juillet, le lisier de la fosse recouverte d’un toit est demeuré plus frais que celui de la fosse non couverte, avec un écart d’environ 2 °C en juin et de 1 °C en juillet.
Les simulations réalisées à partir de ces données suggèrent qu’une couverture physique pourrait réduire les émissions de méthane d’environ 3 % dans le scénario étudié. Toutefois, l’installation d’une couverture représente un investissement supplémentaire. Son intérêt doit donc être évalué en fonction des caractéristiques de la fosse, des coûts associés et du potentiel de réduction des émissions.

La couverture végétale des fosses
Cette approche, généralement moins coûteuse que l’installation d’une couverture permanente, consiste à semer et faire pousser une couverture végétale à la surface du lisier. L’objectif est d’intercepter une partie du rayonnement solaire afin de limiter le réchauffement du lisier. Les essais réalisés en 2025 et 2026 sur les fermes participantes sont actuellement en cours d’analyse afin de valider l’effet de cette méthode dans les conditions québécoises. L’intérêt suscité par cette approche a d’ailleurs conduit plusieurs producteur(trice)s du Laboratoire vivant – Lait carboneutre à l’expérimenter en 2026. À suivre !
Réduire les émissions en agissant sur le pH du lisier
En complément des changements dans la gestion des épandages, les chercheurs explorent d’autres moyens de limiter les émissions de méthane pendant l’entreposage du lisier, notamment l’acidification du lisier.
Cette technique consiste à abaisser le pH du lisier pour freiner l’activité des microorganismes méthanogènes et donc la production de méthane. Selon la littérature scientifique, elle pourrait réduire les émissions de méthane de 78 % et celles d’ammoniac de 69 % dans les conditions étudiées. En 2026, un essai réalisé par les chercheurs a permis d’abaisser le pH d’une fosse à lisier porcin de 7,3 à 5,3 grâce à l’ajout d’acide sulfurique à raison de 2,6 L/m3. Toutefois, l’effet sur les émissions de méthane reste à confirmer, puisque le pH tend à remonter naturellement après l’acidification. De nouveaux essais en 2027 compareront une fosse acidifiée à une fosse témoin.
Les travaux menés dans le cadre du Laboratoire vivant – Racines d’avenir montrent que la réduction des émissions de méthane liées à l’entreposage du lisier passe notamment par une meilleure prise en compte de la température, du volume entreposé et du calendrier d’épandage. Ils mettent en évidence plusieurs pistes d’action, mais aussi l’importance de les évaluer à l’échelle de chaque ferme.
Pour les producteur(trice)s, l’enjeu est de trouver des ajustements compatibles avec leurs rotations culturales, les conditions des sols, la capacité des fosses et l’organisation du travail. Augmenter la fréquence des épandages peut offrir un potentiel intéressant lorsque des fenêtres d’intervention sont disponibles. D’autres avenues, comme les couvertures physiques ou végétales, méritent aussi d’être évaluées selon leur efficacité, leur coût et leur faisabilité.
Il ne s’agit donc pas d’appliquer une recette unique, mais plutôt d’identifier, pour chaque entreprise, les pratiques qui permettent de réduire les émissions tout en préservant la santé des sols, l’efficacité des opérations et la valorisation des éléments fertilisants du lisier.

Le Laboratoire vivant – Lait carboneutre
Le Laboratoire vivant – Lait carboneutre est une grande démarche d’innovation portée par les Producteurs de lait du Québec (PLQ) et financée par le programme Solutions agricoles pour le climat – Laboratoires vivants d’Agriculture et Agroalimentaire Canada. Coordonné par Novalait, il rassemble producteur(trice)s, expert(e)s et scientifiques autour d’un objectif commun : réduire l’empreinte carbone des fermes laitières.